La bonne nuit de dix heures a reposé Béné, qui se sent beaucoup mieux – juste un petit mal de crâne et un peu de fièvre. Le jeûne aussi lui a fait grand bien !

Pas d’eau chaude ce matin. Le petit-déjeuner se compose de crêpes épaisses et de pains, agrémentés de confiture de fraise (malheureusement industrielle). La mère de famille me demande si je me sens mieux et nous dit d’être inquiétée de ne pas me voir manger de la journée d’hier : elle en a mal dormi et j’en suis toute confuse !

Walther a négocié l’agneau hier soir, pour 70 soles. Nous allons l’égorger avant de partir nous promener. Un bélier (muni de cornes) attend déjà les pattes liées et le couteau sur le pelage, mais nous réclamons un mouton femelle et plus jeune. Nous libérons le bélier, attrapons un cabrito de cinq mois, finalement jugé trop jeune, puis une brebis au museau noir de neuf mois.

Nous bouchons la vue à l’enclos, pour ne pas alarmer les autres moutons. Notre nouvelle victime, les pattes liées, est égorgée sans un bruit par les femmes. Le sang récolté est jeté contre le mur de la maison afin qu’il y ait toujours des moutons à manger dans cette demeure…

Le dépeçage commence, au couteau : la peau avec la laine est soigneusement ôtée (Walther y contribue), puis la bête est ouverte. Béné, qui commence à avoir des nausées, s’éclipse opportunément… Nous trouvons un fœtus bien formé, 20-25 centimètres de long environ, avec une tête et des pattes bien dessinées. Il sera donné en offrande à la pachamama.

Nous partons enfin pour notre petite randonnée. Nous suivons le chemin pavé depuis le village. Sur les pierres au sol sont gravées les dates de pose et, de temps à autre, un dessin aymara. Ce sont les gens d’ici qui pavent les routes, contre rémunération de l’Etat.

Un jeune garçon nous suit un moment avec une flûte de pan. En nous attendant tous les deux (Béné ne marche pas vite), Walther lui emprunte pour jouer un morceau.

Walther nous explique que l’île est divisée en quatre parties, appelées suyos, sur lesquelles chaque famille possède une ou plusieurs parcelles. Cette partition permet d’effectuer une rotation des plantes car la règle veut que dans une même partition, tout le monde cultive la même plante. Les parcelles suivent la rotation : jachère, pomme de terre, xx, xxxx. Si ces règles agricoles ne sont pas respectées, il ne sera pas proposé à la famille d’effectuer des travaux rémunérés de la municipalité.

Par contre, au bord du lac, la culture des terres est libre. L’espace sur l’île étant réduit, il n’y a que peu d’élevage : quelques moutons, mais pratiquement aucune vache.

Nous coupons à travers les terrasses de cultures, délimitées par des murets en pierre, murets qui sont plus hauts quand il s’agit de délimiter les suyos.

Nous nous arrêtons sur des rochers qui surplombent les communautés. Walther nous y explique les traditions matrimoniales locales. L’homme choisit la femme, mais la femme a toutefois le dernier mot – le droit de refuser le prétendant. Il était traditionnellement interdit de se marier avec une personne extérieure à la communauté, mais, de nos jours, il est même autorisé d’épouser un étranger !

Première possibilité : les jeunes gens se rencontrent aux fêtes de la communauté. Ils se retrouvent par la suite sur les hauteurs, sur ces points de vue où l’homme (el baron) attend le premier. Au fil des rencontres, le couple fait le tour des rochers de l’île, jusqu’au mariage, maximum deux ans après leur rencontre. La seconde technique de séduction consiste à attirer les bergères en jouant de la flûte de pan. Les bergères s’habillent donc avec coquetterie pour que les jeunes hommes les remarquent et les choisissent.

Sur le chemin de Pachatata, nous trouvons des péruviens en famille retournant la terre en jachère sur leur lopin, puis nous croisons une femme vendant des bonnets péruviens (encore !). Cette fois-ci, nous en achetons un pour Lilian !

Là-haut, à Pachatata, devant le temple, Walther nous explique le rituel annuel. Le meilleur prêtre des quatre communautés de ce côté de l’île est choisi pour officier. La population n’est pas autorisée à rentrer dans l’enceinte du lieu sacré, qui a été ceinturé d’un mur de protection. Des enfants qui seraient allés jouer à l’intérieur auraient disparu… dans le puits central du sanctuaire, peut-être…

Nous redescendons pour grimper en face, à Pachamama, lieu sacré des quatre autres communautés de l’île. Même mur protecteur, cachant les ruines d’un temple et un puits. Quelques touristes mystiques grimpent sur un tas de pierres construit pas les espagnols sur le point culminant pour y planter leur croix.

Erick déniche deux petites couleuvres – serpents non venimeux dice et nous prenons une photo de groupe.

Déjeuner sur le balcon à Amantami, sous un auvent de fortune, mais efficace contre le soleil. Soupe, salade de petits légumes, fromage avec patates et tubercule. Nous agrémentons le tout abondamment de piment !

Béné va dormir la siesta pendant deux heures… Pendant ce temps, la fine équipe écartèle le cabrito, l’attache sur des bouts de bois et l’enduit de marinade (huile, cumin, piment, vin rouge, sel) avec un balai de feuilles de maïs. C’est le début du méchoui qui va durer quatre heures…

Nikos remonte lire à côté de sa Béné. Sur les coups de seize heures, nous partons en promenade en ville puis au bord du lac. Walther, très débrouillard à son habitude, dégote un point téléphone pour que Vincent appelle sa copine. Il vient déjà de dénicher de la colle pour recoller la semelle des chaussures de randonnée de Vincent. Nous songeons à lui donner de nouveaux défis !

Erick a l’air triste – il nous avouera que Luz lui manque (Rosemary sûrement aussi, mais il ne l’avoue pas spontanément). Après le passage au centre-ville, nous descendons sur le bord du lac où nous nous asseyons sur les galets. Walther, Erick et Nikos font des ricochets et nos guides nous dégotent des pierres naturellement sculptées, entre des dizaines de pierres volcaniques.

Erick nous explique que les plus grands producteurs de coke sont désormais le Pérou et la Bolivie, la Colombie étant désormais tenue par les Américains – qui ont une armée permanente sur place.

Nous rentrons par la côte jusqu’au bateau, puis nous grimpons jusqu’à la maison. Notre grillade n’est pas terminée et nos dévoués guides se grillent les doigts pour parfaire la cuisson des pattes.

A dix-neuf heures, nous déclarons les hostilités… Gérald et Erick coupent notre agneau en généreux morceaux, à même la table de cuisine. Le capitaine et toute la famille se joignent à nous pour partager le méchoui, les frites, la soupe – indispensable, le gâteau fleuri et la tisane. Nous sommes bien tassés, mais nous régalons grandement ! Les péruviens d’ici ne font jamais griller de viande ; elle est toujours bouillie et cela change considérablement le goût !

Walther fait un discours d’anniversaire, puis c’est le capitaine qui, après avoir soufflé sa bougie et avoir écouté un « Feliz compleaños a ti », s’exprime, tout ému. Nous évitons soigneusement les parts de gâteau avec du blanc d’œuf sucré et ce dessert partiel se révèle est un chouilla insipide… Je surveille Erick qui réussit à en manger trois bouts.

Nous faisons remarquer publiquement à Walther qu’il gérait les anniversaires grâce à l’habitude qu’il a de les fêter, étant donné le nombre de chapelles qu’il entretient…

Après ce dîner festif, nos hôtes nous vêtent en péruviens d’Amantani. Les hommes reçoivent un bonnet et un poncho. Une femme vient m’habiller dans notre chambre. Par-dessus mes deux T-shirts (j’ai tout juste le temps d’ôter mon pull), elle me met une chemise brodée qu’elle ferme avec une épingle à nourrice. Sur mon pantalon, elle me fait passer une épaisse jupe bleue-verte et raccorde le tout d’une large ceinture brodée aux couleurs vives. S’y ajoute, posé sur la tête, le long châle noir brodé.

Ainsi accoutrés, nous descendons à la salle des fêtes, seulement éclairée par une ampoule reliée archaïquement à une batterie. L’île est équipée en réseaux électriques, mais le fuel est trop cher et aucune électricité n’est produite. Seules quelques maisons ont l’électricité grâce à des panneaux solaires.

Un orchestre nous attend. La musique traditionnelle démarre et l’on vient un à un nous inviter à danser. Béné se fait inviter par le « beau » péruvien de notre maison. Les danses sont simples, en couple ou en groupe – il est très mal vu de danser seul…

Erick se fait toujours inviter en premier, nous le remarquons ! Et Walther est endiablé quand il s’agit de danser ! Nous faisons le pont pour que les autres couples passent en dessous. Nous dansons tous en cercle, entourant le capitaine, en l’honneur de son anniversaire. Il change de partenaire jusqu’à avoir dansé avec toutes les femmes. Les danses sont fatigantes et il est difficile de reconnaître son homme parmi ces silhouettes péruviennes par dizaines.

Entre deux danses, nous nous rasseyons et la cusqueña (une bière) tourne de main en main.

Nous jouons aux chaises musicales, à dix-neuf… Béné est éliminée à un peu plus de mi-parcours et Nikos gagne en se jetant sur la dernière chaise, qu’il tord. Il a bien fait rire l’assemblée, mon bébé, avec ses danses pleines d’humour. Il gagne une cusqueña, une de plus…

Nous tentons un rock, mais le style de musique, ajouté au poncho, ne nous permet pas de nous défouler avec plaisir. Une petite fille invite Béné, puis elle invite Walther et enfin, le « beau » péruvien de notre famille la réinvite pour l’ultime danse.

Un bon moment, qui nous laisse le souffle court, et l’haleine empestée de bière (pour certains ;-)). Nous rentrons nous coucher, crevés et enchantés.

La nuit, Nikos s’effraie d’un papillon de nuit et Béné retourne partager le grand lit pour le rassurer et lui faire un câlin. La quarantaine a suffisamment duré !

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